Conversation avec Jean Pierre Montier

Texte paru In Catalogue d’exposition «Les Petits(Grégo)Riens». Saint Grégoire. 2014

Alors, Bénédicte, comment se portent à présent tes Petits Riens ? Ils ont grandi, on dirait?

– Oui, c’est une belle aventure ! Je n’aurai jamais cru, en commençant il y a dix ans que j’en serai au cinquantième carnet aujourd’hui ! Tout a commencé avec un petit carnet noir qui me donnait envie de l’utiliser et un simple défi que je m’étais lancé : au moins un dessin par jour. Ce n’était pas sérieux, c’était juste léger et amusant. Il a fallu du temps avant que je ne les montre. En fait, un jour, j’ai répondu à mes enfants me demandant ce que je faisais : « Ça n’est rien » ou « Ce sont des dessins de rien », je ne sais plus comment j’ai tourné la phrase. J’entendais par là : « Rien d’extraordinaire, ce n’est pas une production artistique, ce sont juste des notes à ma façon ». Et la manière dont les enfants ont renversé ma phrase en me demandant plus tard « Si, si, justement, montre-nous tes Petits Riens » a renvoyé à la manière dont, pendant longtemps, le dessin croqué sur le vif est perçu comme un art mineur. C’est vrai que Delacroix, quand il fait ses carnets, fait un ensemble entre ses notes, ses essais et des projets ; ses esquisses sont un mélange qui sur le coup n’est pas identifié comme faisant oeuvre.

Il est sûr que derrière ce titre, si poétique en réalité, l’on sent tout de suite à la fois une charge affective très forte et, non pas son déni, mais une manière très sereine au contraire de la porter et de la transmettre. Lorsque, voilà déjà quelques années, tu m’avais fait part de cette appellation pour tes tout premiers carnets, j’avais songé à une expression qui était en vigueur du temps de la littérature précieuse, qu’on trouve aussi chez Marivaux, et que Vladimir Jankelevitch avait reprise dans l’un de ses plus beaux livres : « le Je-ne-sais-quoi et le Presque rien ». C’est peut-être de ma part un cliché, mais j’ai le sentiment qu’il y a quelque chose soit de très « féminin » soit d’une forme de « marivaudage » (ni l’un ni l’autre de ces mots n’étant péjoratifs, évidemment) dans cette façon que tes Petits Riens ont de pointer — sans la moindre pesanteur, mais sans inutile modestie non plus — du ténu, du léger, du « tout petit » ?…

– J’ai toujours fait beaucoup de dessins et d’aquarelles lorsque je partais en voyage : c’était lié aux vacances et à la détente : il m’est arrivé même faire des aquarelles par plus de 40° en plein Sahara !… Un jour, quelqu’un m’a dit que c’était une pratique de surface, et moi je l’ai entendu comme « une pratique superficielle »… Or, en réalité ce n’est pas si léger que ça. Il y a d’abord une obsession du temps qui traverse tout mon travail : je dessine pour arrêter le temps. Si j’ai ressenti le besoin de collecter les traces d’instants précis, c’est pour combler le sentiment de perte  irrémédiable que j’ai éprouvé dans les deuils successifs que j’ai vécu violemment il y a quelques années. C’est lié à la disparition de quelque chose et à la volonté d’aller contre cela. Et puis il y a la forme même du carnet qui rend l’approche plus rigoureuse car il permet de collecter les dessins avec la contrainte très simple de ne jamais retourner en arrière, de faire un dessin par jour sans jamais pouvoir effacer ni rien faire disparaître. En même temps, mes carnets me permettent de retrouver une chronologie, de dire : « Ceci, c’était à telle date… ». Donc, oui, c’est léger, mais il faut se méfier de l’eau qui dort !…

En parlant avec toi, tout à l’heure, j’ai en quelques minutes appris deux mots, que j’ignorais, et que je trouve très évocateurs; ce sont le leporello et le carnettiste. Or, il se trouve que l’un fait songer à la musique, l’autre à la littérature de voyage. Voilà qui paraît très éloigné de ce que tu fais, et pourtant musique et récit de voyage sont partout en réalité dans tes dessins, n’est-ce pas ?…

– Le leporello, c’est un format de papier qui se déploie comme le catalogue de Leporello, le valet de Don Giovanni qui montre toutes les conquêtes de son maître, dans l’opéra de Mozart. Quand il explique à Dona Elvira que Don Juan collectionne les femmes, il montre une liste tellement longue qu’il a dû la plier en accordéon… Pour la petite histoire, lors de la première exposition en 2008 des Petits Riens, à la galerie du Présidial de Quimperlé, j’avais choisi de faire passer en boucle la musique Les Petits Riens, un ballet de Mozart, même si à la fin ça faisait rengaine !… J’aime le format du Leporello pour le rythme musical qu’il introduit dans la suite des dessins. Quant au mot « cornettiste », je ne l’apprécie pas vraiment, je le trouve très réducteur : je donne plus d’importance au dessin lui-même. Le mot « carnettiste » me fait un peu peur, car dans les carnets de voyages tels qu’on les trouve un peu partout, il y a des pratiques très diverses en réalité. Je crains les amalgames. Je préfère me souvenir des dessinateurs qui ont accompagné Bonaparte en Égypte, des orientalistes : on revient à Delacroix…

Il y a aussi dans tes Petits Riens, dans leurs ingrédients si l’on peut dire, un parfum ou un aliment japoniste, ou orientaliste, comme on voudra ; je le trouve bien entendu dans les sceaux à l’encre rouge que tu apposes au tampon ou à la presse en relief dans le papier ; je le trouve dans le format livresque qui n’est pas notre « codex » mais quelque chose d’intermédiaire entre lui et le rouleau horizontal de la peinture chinoise, qui utilisait parfois d’ailleurs des éventails dont les pliures faisaient partie du dessin. Mais je le trouve encore dans la contrainte à laquelle tes dessins s’alimentent : pas de possibilité de retouche, à la fois comme dans la calligraphie japonaise et comme dans la photographie (Cartier-Bresson disait que le photographe n’a pas, au contraire du dessinateur, de « gomme à effacer»). Du dessin sans retouche, est-ce de la calligraphie ? Et si ça n’en est pas tout à fait, alors quelle place accordes-tu à l’écriture dans tes Petits Riens ?

– Tout est parti du plaisir d’un outil, d’un stylo particulier avec lequel j’aimais écrire et dessiner ; j’ai une manière de dessiner très rapide, je ne suis pas du tout zen ni retenue quand je dessine, même si je cherche à garder l’essentiel ; ça va très vite, c’est foisonnant… Mais comme avec la calligraphie, c’est le plaisir des pleins et des déliés, c’est la matérialité même de l’encre sur le papier qui compte. J’ai seulement quatre pointes différentes pour dessiner: avec elles, je joue aussi des transparences et des opacités. La calligraphie laisse songer à quelque chose de « précieux », mais moi, je n’ai pas envie de cette préciosité: le Petit Rien ne veut pas être précieux, il se définit par ce qu’il n’est pas … Ça n’est pas un portrait, pas un paysage pas une nature morte. Dans les ateliers que j’anime, je suis impressionné par la manière dont les gens, adultes ou enfants, essayent d’abord de « faire comme »… Quand j’ai quelque chose à dessiner, je cherche d’abord à ajuster mon propre regard, je me demande comment je vais m’y prendre pour que ce soit « un vrai Petit Rien »… Et un vrai Petit Rien, c’est comme quand on lit entre les lignes… Un Petit Rien, ça devrait aller à l’essentiel, trouver l’essence du moment à travers un cadrage, à travers un éclairage, une manière de calligraphier la réalité… tout simplement un regard singulier…

Tu disais tout à l’heure que tu te définissais comme « plasticienne », et c’est vrai que la plupart des oeuvres que tu avais exposées jusqu’à présent relevaient de ce qu’on appelle communément aujourd’hui l’intervention plasticienne, dans des paysages en particulier. Pourtant, on a bien affaire à du dessin, à présent ; je veux dire à une pratique perçue comme tout à fait traditionnelle, dans ses techniques en tout cas. On pourrait croire que tu reviens au dessin comme à une source, à un fondamental. Or, il n’y a manifestement rien de nostalgique dans ta façon de te réemparer du dessin ; au contraire, tu les dates et les localises avec des données GPS, tu les mets en réseau sur Facebook ou ton blog, tu les numérises et les sérigraphies, tu les exposes aussi bien sur des bâches en très grand format que sur papier Canson disposés des tables panoramiques qui assignent l’oeil du spectateur à une place que tu lui as choisie… Est-ce que c’est la plasticité des formats et des supports matériels, leur élasticité en somme, qui est le centre de gravité de ta démarche?
Et est-ce que tes Petits Riens ne sont pas aussi, et l’air de rien, de l’art numérique ?

– Non, je ne reviens pas au dessin, il ne m’a jamais quitté. Au début, il y a quelques années, c’est vrai j’ai eu besoin, je m’en rends compte maintenant, d’aller voir ailleurs et c’est bien ce qui a permis plus tard de faire grandir mes Petits Riens. Si j’avais démarré d’emblée par les Petits Riens, ça ne se serait pas passé comme ça. Il faut dire qu’à l’époque où j’ai fait mes études, hors de l’abstraction, il n’y avait pas d’art contemporain et il était pas spécialement bien vu de s’intéresser au dessin, ça avait un côté has been. J’ai forcément été un peu déformée. Alors je me suis confrontée pendant des années à l’espace physique propre à la peinture, à la sculpture et aux installations. Mais le dessin était déjà présent à l’état pur, précisemment sous la toile, dans ce qui donnait du relief au châssis. En fait, j’ai toujours eu le goût et l’envie du dessin. Je me souviens que, petite fille, je rêvais d’arriver à représenter ce que je voyais : finalement, la question de la représentation a toujours été une vraie préoccupation pour moi.
De l’art numérique ? non, pas du tout ! c’est d’abord de l’encre sur du papier : si je devais définir le dessin, c’est encre plus papier, plus regard. Après, les nouvelles technologies qui sont arrivées ont facilité la diffusion. Noter la longitude et la latitude relève d’une habitude de marin. C’est pouvoir se repérer sur une carte, pouvoir se situer précisément ; et puis, en guise de titre, c’est aller à l’essentiel, mettre une date et un lieu. Si j’étais une vraie carnettiste, j’ajouterai des textes pour raconter une histoire ; mais je préfère ce que le dessin raconte tout seul sans projeter mes propres mots.
En revanche, les Petits Riens ont grandi à l’ère du numérique, à partir du moment où j’ai mis un dessin par jour sur mon site. Après, tu as des commentaires, des échanges avec des gens que tu ne connais pas ; tu découvres qu’il  y a dans le monde entier des gens qui dessinent (comme le phénomène mondial des Urban Sketchers…), tu ne te retrouves plus tout seul ; et le fait de voir ce que font les autres te permet de te rendre compte de ta propre singularité. Ce qu’a pu apporter le numérique, c’est l’échange, le partage, un rapport différent avec l’image. Les réseaux sociaux permettent aux artistes d’exister en dehors du marché de l’art traditionnel, de lui faire un pied de-nez, en innovant de nouvelles pratiques de monstration et en développant de nouveaux réseaux.
Quand je dessine, je sors de l’atelier, je vois du monde, c’est très social : il suffit qu’on te voie dessiner, tu lies conversation, tu n’es jamais tout seul : le dessin, c’est un vrai trait d’union avec les gens !

Je te demande pardon de revenir à Marivaux, mais, outre que c’est un de mes auteurs préférés, sous un autre angle que celui que j’abordais tout à l’heure je trouve matière à le rapprocher de ce que tu fais. Pour inventer sa forme singulière d’écriture, Marivaux procède à une hybridation, une greffe, entre deux traditions qui n’ont en principe rien à voir ensemble, d’un côté l’art de la conversation à la française, pratiqué dans les salons aristocratiques, et de l’autre l’art de la comédie à l’italienne, qui est lui-même à la fois populaire et savant. Or, toi aussi tu hybrides, tu greffes : il y a dans tes Petits Riens — outre la tradition du carnet d’artiste— du reportage et de la bande dessinée, du papier précieux et du net, du livre et du tableau, du journal intime et des faits parfaitement collectifs… Un sociologe de l’art trouverait sûrement des choses intelligentes à dire sur tout cela, mais je préférerais pour ma part te demander : quel est le « je-ne-sais-quoi » auquel tu aspires ?…

– Mon « je ne sais quoi », j’appellerais cela mon projet artistique. Comment se fait-il que ce travail ait commencé ? J’ai l’impression d’être très pressée ; le travail a pris une ampleur que je ne pensais pas au départ : pas un jour sans envie de dessiner ! J’ai à présent un sentiment d’urgence : j’ai encore tellement de choses à dessiner, à saisir, il me reste si peu de temps devant moi, et plus je dessine, plus j’en ai envie ! Mon projet artistique, c’est toujours arrêter le temps ! C’est aussi faire entrer les gens dans le dessin, littéralement et physiquement, les amener grâce au dessin à regarder la réalité qu’ils ont sous les yeux. C’est peut-être lié à mon passé de professeur, mais le dessin c’est très simple et à la fois très complexe: ça sert à apprendre à regarder.

Jean-Pierre Montier enseigne à l’Université Rennes 2. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’art et la littérature.